Il est cinq heures du matin quand la BioChron sonne. La montre a décidé qu’il avait eu suffisamment de sommeil cette nuit. Il n’est pas d’accord avec ça. Il serait bien resté couché encore quelques heures. Il doit y avoir quelque chose qui cloche avec son métabolisme. Cela fait plusieurs semaines que son rythme biologique n’est plus en phase avec son rythme ressenti. Avant, tout allait bien. Il suivait sa BioChron sans aucun problème. Il se réveillait quand il devait se réveiller, mangeait quand il était temps de manger et sa productivité était bonne. Il respectait scrupuleusement les directives du Ministère de la Réalité Économique. Peut-être devrais-je re-calibrer ma BioChron ? La BioChron est une montre portée par tous les habitants de Mirabélis. Elle régit leur vie basée sur leur rythme biologique pour assurer une productivité optimale. Elle est distribuée par le Bureau d’Accueil des Nouveaux Contributeurs à tous les nouveaux arrivants. Bastien porte la sienne depuis cinq ans. Il n’est pas natif de la ville, mais vient d’un petit village au sud-ouest de la capitale.

Il est arrivé à Mirabélis avec une ambition démesurée et des rêves plein la tête. Il se voyait déjà Ministre et marié avec la plus jolie femme de la ville. Il a vite déchanté; son évaluation préliminaire par le Bureau d’Accueil a déterminé qu’il devait travailler sur une chaîne de montage. On lui a donc fait signer son contrat le jour même et il a débuté le lendemain. Il est maintenant contre-maître et est toujours célibataire. Son profil génétique n’a toujours pas trouvé son pendant féminin. En effet, le Ministère de la Natalité Heureuse est en charge de trouver le partenaire génétique idéal pour chaque habitant de Mirabélis. Vu son origine extra-mirabélienne, le Ministère a du mal à trouver la future épouse de Bastien.. Il possèderait un profil génétique particulier d’après le responsable du laboratoire marital. On l’a donc prévenu qu’il resterait célibataire un moment. Le jeune homme se contente donc pour l’instant de sa carte du Bureau De la Sexualité Maitrisé. Il ressent une certaine fierté et un sentiment d’unicité grâce à son profil génétique atypique. Malheureusement, on n’aime pas trop l’unicité à Mirabélis.
Ses collègues le regardent bizarrement. C’est la première fois qu’un nouvel arrivant reste célibataire aussi longtemps. C’est aussi la raison pour laquelle Bastien a reçu comme logement un petit studio sans lumière naturelle tandis que des amis nouvellement mariés se sont vus attribuer un nouveau logement lumineux et bien situé. On lui a également refusé une promotion au profit d’un autre salarié, marié et père de famille, donc plus utile à la société. Et voilà que maintenant sa BioChron fait des siennes. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour Bastien. Il doit voir son médecin bientôt pour sa visite de contrôle annuelle, il en profitera pour lui demander son avis. Le secret professionnel devrait lui permettre de conserver un peu de vie privée.

— Donc, vous me dites que votre BioChron ne fonctionne plus ?

— Oui, Docteur. Elle me réveille alors que je suis encore fatigué et elle ne me donne plus de pauses pendant mes journées de travail.

— C’est très étrange, c’est la première fois que j’entends ça. Il va falloir signaler le problème au Bureau d’Accueil des Nouveaux Contributeurs. Ils sont responsables des BioChron. Ils vous en fourniront une autre.

La médecin prend des notes sans même le regarder. Son ton sceptique ne laisse rien présager de bon. Ce n’est pas le praticien que Bastien a l’habitude de voir. On lui a dit que le sien est en vacances. Il se retrouve donc face à une jeune femme dans la trentaine qui ne semble pas heureuse de le rencontrer. Il comprend pourquoi quand elle lui pose sa prochaine question:

— Avez-vous des nouvelles du Ministère de la Natalité Heureuse ? Vous ne pouvez pas rester célibataire plus longtemps, Mirabélis a besoin d’enfants.

Le ton méprisant sur lequel elle s’exprime ne fait aucun doute sur les sentiments qu’elle nourrit à son égard. Elle fait partie de ses Mirabéliens qui pensent que les nouveaux arrivants sont la plaie de la ville et l’affaiblisse. Un rapide coup d’oeil à son annulaire lui indique qu’elle est mariée.

— Je serai plus qu’heureux de faire mon devoir pour la ville. Mon profil génétique est particulier m’a-t-on dit et je dois patienter. Mais peut-être connaissez-vous une jeune femme célibataire qui cherche elle aussi un partenaire ?

La jeune femme le regarde, offusquée. Comment peut-on prendre le mariage avec autant de légèreté ? C’est une affaire sérieuse qui doit être traitée avec le plus grand respect. Elle savait qu’elle n’aurait pas dû accepter de remplacer son collègue. Elle refuse normalement systématiquement de rencontrer des pseudo-mirabéliens. Ils ne comprennent pas l’importance des règles de la ville.

— La visite est terminée, je vous conseille de vous rendre immédiatement au Bureau d’Accueil pour faire vérifier votre BioChron. Bonne journée, monsieur. Votre médecin sera de retour dans deux semaines, si vos problèmes persistent, vous pourrez le rencontrer.

Elle se lève et ne lui tend même pas la main pour le saluer. Bastien ne dit rien, ce n’est pas la première fois qu’il rencontre des personnes hostiles. Il commence à en avoir l’habitude. Les Mirabéliens de souche ne sont pas les gens les plus ouverts du monde. Il espère donc que sa future femme ne sera pas originaire de la ville. Leur couple ne partirait probablement pas sur les meilleures bases. Contrairement à ce que pensent les fonctionnaires des ministères, la génétique ne fait pas tout. Bref, il vaut mieux qu’il garde ses pensées pour lui. Néanmoins, force est de constater que les propos voilés et parfois ouvertement méprisants de certains habitants, le touchent encore. Il pourrait signaler le comportement de la médecin aux autorités, mais il sait que cela prendra des années avant que quelque chose ne soit fait.

Une fois sortie du cabinet, il se dirige vers le Bureau d’Accueil des Nouveaux Contributeurs. C’est la première fois en cinq ans qu’il y retourne. Il se rappelle l’excitation qu’il avait ressenti la première fois. Il était persuadé que Mirabélis n’attendait que lui et qu’il serait bientôt l’homme le plus important de la ville. Il se demande maintenant combien de jeunes garçons pensent comme lui en poussant les portes de l’établissement. Il fait chaud et humide dans la rue, nous sommes en plein été, Bastien apprécie la fraicheur de l’air climatisé en ouvrant les portes du Bureau d’Accueil des Nouveaux Contributeurs. Les bureaux sont pratiquement vides, contrairement à il y a cinq ans en arrière. Mirabélis serait-elle devenue moins attirante ? A moins que cela ne soit le résultat de la réputation de mauvais accueil des étrangers qui fasse enfin son effet. Ou peut-être que les rumeurs d’un groupe de résistants au gouvernement en place ne fasse peur aux potentiels nouveaux arrivants ? Bastien chasse ses interrogations d’un hochement de tête. Il n’est pas venu ici pour remettre en cause le gouvernement de la ville. Il s’approche donc du bureau du préposé de l’accueil.

— Bonjour, j’ai un problème avec ma BioChron. Je crois qu’elle ne fonctionne plus, ou mal. Pouvez-vous m’aider ?

— Une BioChron défectueuse ? C’est la première fois que j’entends ça.Il va falloir que vous preniez un numéro et on vous appellera.

Manifestement, l’employé ne le croit pas, il ne lui a accordé qu’un regard indifférent. Depuis quand les gens sont-ils aussi blasés ? J’ai l’impression que c’est une véritable épidémie depuis quelques semaines, se dit Bastien. Il s’assoit dans la salle d’attente et se maudit de ne pas avoir pris de livre pour patienter. Le BANC n’est pas connu pour être l’administration la plus rapide de Mirabélis. Sa BioChron le prévient qu’il est temps de manger. Il n’a pas faim puisqu’il a pris son petit déjeuner il y a de ça deux heures. C’est de pire en pire, elle est complètement à côté de la plaque. Les souvenirs de son premier passage dans l’établissement lui reviennent à l’esprit. Il préfère les chasser, il n’a pas envie de se revoir les yeux pleins de rêves. Aurait-il trop peur de voir ce qu’il est devenu ? Peut-être.
Cela fait peut-être dix minutes qu’il attend quand une jeune femme en blouse blanche, une laborantine probablment , s’approche de lui.

— C’est vous qui avez un problème avec votre BioChron ? Vous pouvez me suivre. Elle lui adresse un sourire chaleureux, c’est le premier sourire qu’il voit depuis des semaines. Enfin, une personne heureuse de vivre, se dit-il. Il remarque immédiatement son parfum floral; ce sont des fleurs de sa région d’origine. Il se demande si ce serait mal placé de le lui apprendre. Il décide de ne rien lui dire, on ne parle pas vraiment de fleurs à Mirabélis. Ils entrent dans une petite salle d’examen.

— Donnez-moi votre BioChron, s’il vous plaît. Je vais vérifier son fonctionnement avant de pousser les investigations.

— Bien sûr, vous pouvez la prendre. Il lui tend spontanément son poignet pour qu’elle la retire elle-même. Il se rend compte trop tard que ce n’est pas la chose à faire, les contacts physiques sont habituellement réduit à leur minimum. Mais qu’est-ce qu’il lui arrive ? Il sait bien que ce n’est pas approprié pourtant. Pardon, excusez-moi, je vais l’enlever tout de suite. Il rougit violemment ce qui fait rire son interlocutrice.

— Vous êtes drôle ! Oh je vois que vous avez la série Z-27, nous avons eu quelques problèmes avec elle effectivement. Je vais regarder ça de plus près.

Bastien remarque à quel point la jeune femme est belle quand elle se penche vers lui pour lui prendre sa montre. Il peut voir ses tâches de rousseurs et des paillettes dorées dans ses yeux marrons. Elle est tout à fait charmante. « Bastien ! Voyons, reprends-toi. Ce ne sont pas de choses qui se font. Il est temps pour toi d’utiliser ta carte du BDSM. Il ne manquerait plus que tu te fasses embarquer pour harcèlement ! » Il prend une longue respiration et essaie de calmer ses pensées. Pendant ce temps, la jeune laborantine observe sa BioChron au microscope. Elle laisse échapper un sourire pratiquement imperceptible avant de se retourner vers son patient.

— C’est bien ce que je pensais, votre BioChron est légèrement désynchronisée. Je vais devoir la régler de nouveau. Mais pour être totalement certaine que ce soit bien ça, je vais également vous faire une prise de sang si cela vous convient.

— Vous pouvez bien me faire ce que vous voulez …. Je … je veux dire. Oui, bien sûr, faites votre travail.

Il lui semble qu’elle pose sa main sur son bras une seconde de plus que ce qui est toléré habituellement. À moins qu’il ne se fasse des idées. Il est presque soulagé de savoir que sa BioChron sera bientôt réparée, le manque de sommeil lui fait faire de drôle de choses. Il regarde la seringue se remplir de liquide rouge.

— Je vais faire votre analyse tout de suite. Ainsi, vous serez fixé. J’imagine que cela ne doit pas être facile pour vous de ne plus être en phase avec votre rythme biologique.

Elle retourne donc à son microscope et fort une lamelle de verre pour y mettre quelques gouttes de sang. Elle fait de même sur quatre autres lamelles. Elle rajoute du liquide sur certaines d’entre elle, probablement des réactifs. Pendant ce temps, Bastien continue de l’admirer en silence tout en se maudissant de le faire. Rien ne va aujourd’hui.

— C’est terminé, tout va bien. Comme je vous le disais, c’est votre BioChron qui doit être révisée. Cette série a eu des malfaçons, mais vous êtes celui pour qui cela a eu autant d’incidences. Je m’excuse pour les désagréments que vous avez vécus. Je peux réparer votre BioChron ou vous en donner une nouvelle. Que préférez-vous ?

— Une nouvelle version, s’il vous plaît. J’aimerais ne plus revivre des réveils inopinés.

— Je vous comprends, je vais vous en chercher une nouvelle tout de suite. Nous venons tout juste de les recevoir, c’est un tout nouveau modèle. Vous verrez, elles sont vraiment plus performantes et beaucoup plus discrètes aussi. Ne bougez pas, je reviens tout de suite.

Bastien n’a pas le temps de s’ennuyer que la jeune femme est déjà de retour avec un coffret.

— Voici votre nouvelle BioChron. Il faudra la calibrer une fois qu’elle sera à votre bras. Mais cela ne sera pas douloureux. Elle est faite dans un alliage beaucoup plus léger que celle que vous aviez. Une fois à votre bras, vous ne la sentirez presque pas. Votre bras, je vous prie.

Une fois encore, ses doigts se posent sur son bras et Bastien sursaute. Il n’a pas besoin de réfléchir beaucoup pour comprendre qu’il vient de tomber amoureux. Et c’est la pire chose qu’il puisse lui arriver à Mirabélis. Il se sent rougir quand elle le regarde en souriant. Elle a raison, il ne sent pratiquement pas la montre sur son poignet. Elle est agréablement fraîche. Plusieurs bips se sont entendre.

— Ne vous inquiétez pas, cela veut dire qu’elle se synchronise avec votre rythme biologique. Nous en avons pratiquement terminé.

Oh non ! Pas déjà, il aimerait rester dans cette salle pour toujours. Car lorsqu’il sortira, il devra faire une croix sur ses sentiments, ils ne sont pas tolérables à Mirabélis. Il le sait. Et s’il lui venait à l’idée de dire à la jeune femme ce qu’il ressent, elle pourrait très bien le dénoncer au Ministère de la Natalité Heureuse avec comme résultat, un traitement chimique de choc pour le remettre sur le droit chemin. Ce traitement serait inscrit à son dossier, anéantissant toute possibilité d’avancement dans la société. Il ne lui resterait d’autres choix que de quitter la ville et retourner dans son village. « Pas question de retourner dans ce trou à rats ! » Trois autres bips le ramènent à la réalité.

— Voilà, c’est terminé. Votre BioChron devrait fonctionner comme il faut maintenant.

— Je vous remercie madame …

— Annabelle, mademoiselle Annabelle.

Elle n’est donc pas mariée ! Un fol espoir s’empare de Bastien, peut- être que … non, non, il ne faut pas. Il doit juste la remercier et partir. Sa BioChron se rappelle à son souvenir, elle le prévient qu’il doit aller voir une des prostituées du BDSM immédiatement. « Au moins, on peut dire qu’elle fonctionne », pense-t-il non sans humour. Il espère juste que la laborantine n’a pas vu le pourquoi du dernier bip.

— Merci, mademoiselle Annabelle. Tout semble fonctionner comme il faut maintenant.

Il lui tend la main pour serrer la sienne. Dernier contact physique qu’il aura probablement avec elle. Il évite néanmoins de la regarder trop longtemps et sort le plus tranquillement possible de la salle d’examen. Il regarde finalement sa BioChron, elle est composée d’un fin bracelet chromé. Elle n’est pas plus grande qu’une montre ordinaire et bien plus belle que le modèle qu’il possédait auparavant. La chaleur l’assaille de nouveau quand il sort du BANC, il n’a passé qu’une heure avec Annabelle, mais il a l’impression de bien plus. Et il se sent bien plus humain qu’il ne l’a été depuis son arrivée à Mirabélis. Il voit alors la rue d’un oeil différent. Il ne voit que des gens avec le regard éteint, même s’ils arborent un sourire de façade. Il ne l’avait jamais remarqué jusqu’à présent. « Cette ville respire la tristesse et l’indifférence. Quelle horreur ! Et dire que j’ai toujours voulu faire partie de son élite ! »

Au BANC, Annabelle range soigneusement son matériel. Ses mains tremblent d’excitation et son regard est brillant de joie. Mais elle doit garder tout cela pour elle. Elle prend donc trois grandes respirations avant de sortir de la salle. Elle s’est placée de telle sorte que la caméra n’a pu voir son comportement. Elle espère qu’elle aura suffisamment donner le change pour rassurer les responsables du BANC sur Bastien. Il faut qu’ils pensent qu’il s’agit seulement d’un problème de BioChron. Pour ce qui est de ses sourires, elle se les verra reprocher. Comme toujours. Elle a l’habitude et ne compte pas en changer. Elle est la meilleure laborantine du BANC, ils ont besoin d’elle et sont donc plus indulgents envers sa joie de vivre trop éclatante. Elle a bien sûr remarquer que le jeune homme a eu une sorte de coup de coeur pour elle. Là encore, on pourra blâmer la BioChron Z-27. L’hypnotique ne passait plus dans ses veines aussi bien qu’il l’aurait dû. La nouvelle BioChron devrait résoudre le problème; enfin c’est ce qu’elle leur laissera croire, mais en attendant, elle doit passer un coup de téléphone. Elle sort donc de la salle d’examen de son pas ordinaire et va ranger sa blouse. C’est l’heure à laquelle elle part habituellement. Elle salue le préposé à l’accueil et sort dans la moiteur mirabélienne. 
Elle déambule dans les rues comme à son habitude et passe devant la fleuristerie maintenant bien connue du quartier des affaires la Floraison Magique. Elle s’y arrête pour acheter un bouquet.

— Avez-vous du lilas ?

— Oui, bien sûr, si vous voulez bien me suivre. C’est le signal. Annabelle rentre dans la boutique. La fleuriste lui tend un bouquet de lilas et lui murmure de se rendre dans l’arrière boutique. Le téléphone est sûr.

Annabelle ferme la porte derrière elle, et compose fébrilement un numéro long comme un jour sans pain sur le téléphone.

— Ici Annabelle, j’ai un message urgent pour le professeur. Dites-lui que j’ai enfin trouvé ce que nous cherchions: un jeune homme en train de s’immuniser contre l’hypnotique. Oui, bien sûr, je vais m’en charger.


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