Dans les couloirs du Ministère de la Réalité Économique se trouvent des bureaux que peu de gens connaissent. Une carte d’accès particulière permet à quelques personnes soigneusement choisies d’y entrer.
Le professeur Edouard Beauchemin est l’un de ces Happy Few. Il est le chef du laboratoire qui se trouvent dans cette aile du bâtiment. Personne ou presque ne sait sur quoi porte ses recherches; et si vous montrez sa photo aux autres employés du Ministère, ils vous répondront qu’ils ne l’ont jamais vu. C’est bien simple, il ne sort jamais. Il a une chambre à sa disposition à côté du laboratoire. Il en fait usage dès que sa BioChron le lui demande. Au contraire, son appartement luxueux du quartier des élites est toujours vide.
Parlons un peu de sa BioChron. Le modèle qu’il porte diffère légèrement de ceux offerts par le Bureau d’Accueil des Nouveaux Contributeurs. Alors que la montre standard est en alliage et occupe une grosse partie du poignet, celle du professeur Beauchemin est fine et en cuir. Ce qui lui donne une apparence plus sophistiquée et aussi plus intemporelle. La patine du cuir indique que son propriétaire la porte depuis de longues années. On est donc bien loin de l’aspect plutôt industrielle de la BioChron standard.
Le professeur semble perdu dans ses pensées, il regarde les gratte-ciel du quartier des affaires d’un air absent et fier à la fois. Car après tout, si tout est aussi beau, c’est un peu grâce à lui. Edouard Beauchemin a connu Mirabélis avant l’avénement du Ministère de la Réalité Économique. À l’époque, il était le jeune scientifique le plus en vue de sa génération. Tous lui prédisait un avenir brillant au sein de l’Académie Nationale des Sciences.
La ville était alors en pleine décadence, la corruption régnait en maître et la productivité était en chute libre, entrainant le pays tout entier avec elle. En apparence cependant, tout allait bien; la prospérité des quelques puissants donnait l’illusion que la nation se portait bien. Dans les rues, les sans-abris étaient rares et les banques de distribution alimentaire étaient vides. Mais en y regardant de plus près, on pouvait voir que la mafia était partout. Tout le monde payait pour vivre tranquillement. La moindre transaction passait par eux. Même le Gouvernement achetait la paix. Le crime organisé avait des hommes partout. Aucun ministère ou établissement public n’y échappait, même pas l’Académie Nationale des Sciences. Les recherches n’avançaient pas, sauf celle sur les drogues de synthèse qui permettaient à la Mafia de s’enrichir encore plus. Les scientifiques n’avaient pas d’autre choix que de se plier à leur demande s’ils voulaient continuer à être payés.
Edouard parvenait à échapper à cette pression grâce à sa fortune personnelle. Il venait d’une famille de banquiers qui avaient fait fortune. Sa spécialité était la micro-biologie. Il voulait comprendre comme fonctionnait les cycles biologiques de chaque individu. Il pensait que personne n’était pareil et que pour produire plus, il fallait suivre ses cycles biologiques. Ces recherches n’intéressaient pas le crime organisé et on le laissait donc tranquille. Il s’était forgé une réputation d’incorruptibilité qui finirait par lui attirer des problèmes si la situation continuait de se dégrader. C’est également la raison pour laquelle ses recherches stagnaient.
Un bruit tire soudain le professeur de ses souvenirs. Quelqu’un frappe à sa porte. Peu sont ceux qui osent le faire, Edouard peut donc aisément savoir qui est là.
— Tu peux entrer, Thibeault.
— Comment as-tu su que c’était moi ? Thibeault Dubuc est un homme d’une cinquantaine d’années. Il porte également une porte blanche de scientifique et son oeil droit est cerclé d’un monocle cuivre qui lui donne un air de savant fou.
— Tu es le seul à oser venir me déranger, sourit Edouard. Je fais peur aux autres.
— C’est à cause de ta misanthropie. Tu devrais plus te mêler aux gens, cela te ferait du bien.
— Je ne crois pas, je les trouve ennuyeux. Tu es le seul à faire exception. Au moins, tu as autre chose à dire que des banalités. Comment puis-je t’aider mon ami ?
— Je venais seulement voir comment tu allais. ça fait des semaines que je ne t’ai pas vu dans ton appartement. J’ai essayé de t’inviter à prendre l’apéritif, mais il n’y avait personne.
— Je travaille sur une nouvelle version de la BioChron, encore plus précise.
Thibeault sourit, il sait à quel point son ami est obnubilé par son travail. Il en est en partie responsable puisqu’il est celui avec lequel il a construit sa première BioChron, il y a de ça trente ans.
Thibeault travaillait lui aussi à l’Académie Nationale des Sciences en tant que micro-mécano-informaticien avec une spécialité en miniaturisation. En gros, on lui demandait de miniaturiser des machines. Mais sa véritable passion était l’horlogerie. Il était fasciné par le mouvement du temps et par ses implications philosophiques. Il réalisait ainsi les montres les plus précises au monde. Il avait une autre passion: la politique. Il rêvait de changer le monde et de mettre la science au coeur de la vie publique. Mais par les temps qui courraient, mieux valait taire ce genre d’ambition. Il ne pouvait néanmoins cacher son charisme. Quand il parlait, on l’écoutait. Il s’efforçait de faire profil bas pour ne pas attirer l’attention des mauvaises personnes. Mais en secret, il travaillait à son projet de société nouvelle. Puisque le gouvernement actuel était incapable de faire le ménage et de changer le monde. il fallait bien que quelqu’un d’autre le fasse. Il commençait déjà à avoir des contacts dans les forces de police et armées. Son plus gros défi consistait à se débarrasser de la Mafia.
Tout cela était il y a bien longtemps, il n’arrive pas à croire qu’il a réussi à atteindre son but aussi facilement.
— Tu peux prendre un peu de repos tout de même. J’ai besoin que tu restes opérationnel, même si je sais que tu as un rythme biologique particulier. Les deux hommes se jaugent avec amusement. Ils savent bien pourquoi leur rythme biologique est si particulier.
— En parlant de ça, je crois que des alchimistes son sur le point de faire une grande découverte. Nous devrions surveiller ça de très près.
— Oui, je suis au courant. J’ai déjà une idée de quoi faire si nous devions intervenir.
— Tu prévois toujours tout, et après c’est moi que l’on traite de bourreau de travail. La BioChron est pratiquement terminée. Elle devrait nous permettre d’avoir un contrôle accru sur les cycles biologiques de la population. Je prévois un gain de productivité d’au moins vingt pour cent. Et je n’ose imaginer les chiffres si nous arrivons à convertir les villages à notre fonctionnement.
Vingt pour cent supplémentaire ! C’est énorme. Jamais ils n’auraient pu penser qu’une simple montre puisse changer tant de choses. Et pourtant … Ils se souviennent du jour où ils se sont rencontrés. Edouard s’était perdu dans l’Académie et s’était retrouvé par hasard dans une des réunions secrète de Thibeault. Il avait été immédiatement fasciné par le jeune scientifique. Il était allé le trouver à la fin de son intervention pour lui offrir ses services et son argent. Il voulait croire en la société décrite par l’orateur. C’est ainsi qu’est née leur amitié. Ils travaillaient ensemble de leur journée de travail pour mettre au point ce qui serait le coeur de leur société rêvée: une montre qui serait capable d’enregistrer les cycles biologiques des individus pour optimiser leur vie. L’idée de la BioChron était née. Il restait néanmoins des obstacles de taille à leur réussite: le gouvernement actuel et la mafia.
— Le cas des villages sera bientôt réglé. Si seulement nous pouvions mettre un terme définitif à cette foutue rébellion, tout serait parfait.
— J’ai cru comprendre qu’elle gagnait du terrain ?
— C’est ce qu’ils pensent. Dès que tu en auras terminé avec la nouvelle BioChron, nous pourrons nous concentrer sur une nouvelle version de l’hypnotique. Nous nous débarrasserons de ce groupe sous peu !
Le professeur Beauchemin cligne des yeux. L’hypnotique est une idée de Thibeault, ils se sont souvent disputés à son sujet. Au départ, il s’agissait d’une drogue de synthèse comme toutes les autres. Sauf que les deux amis l’avaient créée pour se synchroniser avec le rythme biologique de son consommateur. La cible première de cette drogue fut la mafia. Les deux scientifiques avaient approché les chefs de la mafia en leur promettant des hommes de mains productifs et dociles. Comme toutes les drogues, l’hypnotique rendait les consommateurs dépendants mais au lieu de les rendre inaptes, il boostait leur productivité et leur envie de travailler. Leur attachement à leur travail se décuplait avec la prise en continue de l’hypnotique. C’est en tout cas ce que les deux amis constatèrent au fil du temps. Il leur fallait trouver le moyen de perfuser le produit en continu pour s’assurer de la docilité des individus. Thibeault proposa alors de se servir de la BioChron pour cela. Cela fonctionnerait par absorption transdermique. La BioChron serait remplie à chacune de ses révisions. Edouard tout d’abord enthousiaste, se rendit vite compte que le contrôle des individus allait trop loin. Il s’en ouvrit à son ami qui balaya ses interrogations d’un revers de la main. Ils étaient trop près du but pour s’arrêter maintenant. Au bout de quelque mois, la mafia leur mangeait dans la main. Problème numéro un réglé. Edouard ne savait plus quoi penser, la chute de la gangrène de la ville était bien entendu une bénédiction. Mais la manière de faire de son ami lui posait un dilemme éthique. Devait-on manipuler les individus de la sorte ? Thibeault ne cessait de lui répéter que c’était pour le bien de tous, il n’en était pas si sûr. Mais son ami finissait toujours par le convaincre. Il lui propose même de tester l’hypnotique sur eux, pour lui prouver que ce n’est pas une mauvaise chose Edouard accepte; ce qu’il ne sait pas, c’est que Thibeault leur fournit une formule modifiée, beaucoup moins agressive. Elle leur permet d’améliorer leur productivité et de stimuler leur intelligence, sans les abrutir. C’est ainsi que leur besoin de sommeil a été drastiquement diminué alors que leur capacité de raisonnement augmentait. Depuis ce jour, Edouard n’a plus jamais remis en doute l’utilisation de l’hypnotique. En tout cas, plus devant son ami.
— Il me faudra environ un mois pour en terminer avec la BioChron. Avant de passer à la nouvelle version de l’hypnotique, nous aurons besoin de revoir nos plans triennaux. Et j’ai reçu hier un rapport concernant le directeur du BDSM, il semblerait qu’il abuse soit un consommateur assidu de nos prostituées. Pour cela, il falsifie des cartes. Je pense aussi qu’il les vend à d’autres.
— Nous ne pouvons pas laisser passer ça ! Je compte sur toi pour qu’une enquête soit lancée. Et pour commencer, préviens les développeurs que les prostituées ne doivent plus pouvoir l’accepter comme client. Ça devrait le calmer. Et je veux qu’une circulaire soit diffusée dans les ministères pour dire que la fréquentation des prostituées sera interdites aux employés des ministères si la situation perdure.
— Ce sera fait, je pense que ce sera suffisant pour mettre fin au trafic. Les redevances reçues par les prostituées sont en hausse constante. Nous pourrons sûrement encore les améliorer dans le futur. Pour le moment, personne ne s’aperçoit de la supercherie, mais je crains qu’avec le temps cela puisse changer.
—Que ferais-je sans toi, mon ami ? Tu as toujours une longueur d’avance. Si tout ceci existe, dit Thibeault en montrant ce qui les entoure, c’est en grande partie grâce à toi. Tu peux être fier de ce que nous avons accompli. Je te laisse à tes recherches. Mais, je t’en prie, prend un peu de repos et nous irons passer du bon temps ensemble.
Edouard se retrouve de nouveau seul. Il sait très bien de quoi veut parler son ami quand il parle de prendre du bon temps. Il n’a jamais pu se montrer aussi abstinent que lui par rapport à la gent féminine. Avant de se retrouver maitre de Mirabélis, Thibeault l’a entrainé dans plusieurs orgies digne des temps anciens. Avec les responsabilités, cela lui ai en partie passé. Mais dans les moments de tension, son penchant se rappelle à lui. Il est le seul à connaître cette faiblesse du professeur Dubuc. Signe de la confiance sans limite qu’il lui fait. Edouard s’en est toujours rendu digne. Ses pensées vont alors vers le directeur du BDSM. C’est un homme bien, mais comme pour beaucoup, le pouvoir a commencé à le corrompre. Les prostituées androïdes ont été développées pour aider les habitants à se purger de leurs pulsions sexuelles lorsqu’elles entrent en conflit avec leur productivité. Le directeur du Bureau De la Sexualité Maitrisée a réussi à convaincre certains développeurs de lui faire des androïdes répondant à ses travers pervers. Ce n’est pas tolérable. Autant Edouard comprend que la sexualité est une composante naturelle de l’être humain; autant il n’en comprend pas les dérives. Il se demande si une modification de l’hypnotique du directeur ne pourrait pas lui venir en aide. À la seconde même où cette idée lui vient en tête, il la repousse avec dégoût. Il hait cet hypnotique de tout son être. Toute modification artificielle de rythme biologique d’un individu est pour lui une hérésie. Thibeault a réussi à le convaincre du contraire pendant un temps, mais il en doute de plus en plus.
Il se souvient encore de la manière dont son ami a réussi à prendre le pouvoir sans verser une goutte de sang ou avoir à faire appel à l’armée. Il a tout simplement remplacer chaque employés et chaque ministres par des gens soumis à l’hypnotique et la BioChron. La vitesse à laquelle il a réussi ce tour de force est vertigineuse. Aucun d’eux ne pensait que ce serait aussi facile. Une fois le gouvernement totalement converti, Thibeault a pu mettre sa vision en application. C’est ainsi qu’est né le Ministère de la Réalité Économique, le fer de lance de sa doctrine. Petit à petit, la productivité de Mirabélis a augmenté, la corruption a disparu et les habitants ont été soumis à l’hypnotique. Personne ne sait qui sont les deux artisans de ce gouvernement. La Réalité Économique repose sur sa bureaucratie. Les deux hommes restent dans l’ombre. Ils ne veulent pas d’un chapeau de gourou. Edouard encore moins que son ami. Ce dernier a toujours été le plus ambitieux des deux et le plus charismatique aussi. Depuis quelque temps, Thibeault commence à changer, son comportement devient plus autoritaire. Plusieurs fois, il a mentionné vouloir se présenter à la population comme Administrateur de la Réalité Économique et prendre ainsi un rôle public. Edouard lui a à chaque fois exprimé sa désapprobation. Mais, il sent bien qu’il ne l’écoutera pas éternellement. Thibeault a besoin de briller, de se montrer, d’être reconnu. C’est déjà un miracle qu’il soit resté aussi longtemps dans l’ombre. Mais avec l’arrivée de ce groupe qui se donne le nom de rébellion, l’envie de se mettre en avant est de plus en plus forte. Thibeault veut montrer qui est le maître. Edouard ne sait pas quoi en penser. Il voit son ami se transformer lentement mais sûrement en dictateur. Cela ne lui plaît pas, mais il ne sait pas quoi faire pour l’en empêcher. Au début de leur amitié, ils avaient tous les deux à coeur d’aider leur prochain en gérant au mieux leur performance grâce à la BioChron. Maintenant, Thibeault semble vouloir le pouvoir personnel.
Cela ne doit pas arriver. si Thibeault devient Administrateur de la Réalité Économique, tout ce qu’ils accompli sera irrémédiablement gâché. Edouard veut sauver son ami de ses démons. Et pour cela, il n’y a pas trente six chemins. Le scientifique se lève soudain et prend son manteau, il a besoin de prendre l’air.
Les rues du quartier des affaires sont en pleine effervescence, comme toujours. Personne ne remarque Edouard. Il marche d’un pas rapide et décidé. Il ne semble pas suivre un itinéraire précis, pourtant il sait exactement où il va. Il veut juste semer les éventuels espions. Il sait que depuis peu de temps Thibeault a mis en place un réseau d’espion qui surveille les plus hauts dirigeants de Mirabélis. Il se demande d’ailleurs comment ces espions ne lui avaient pas encore révélé les agissements sur directeur du BDSM. Bref, cela ne serait donc pas étonnant qu’il soit lui aussi suivi. Bien qu’il croie encore en la force de l’amitié qui le lie à Thibeault.
Au bout de dix minutes de marche, Edouard arrive devant un immeuble de vingt étages au moins. Cet immeuble n’est pas différent des autres; c’est un simple édifice en bêton gris sans ornement ni couleur. Le scientifique jette un ultime coup d’oeil derrière lui et contourne le bâtiment vers la porte de côté. Il frappe trois coups secs suivis de deux plus longs. C’est le code. La porte s’ouvre et un colosse le laisse entrer avec un mouvement de tête respectueux.
— Monsieur, c’est un plaisir de vous revoir ici.
— Merci. Convoque une réunion d’urgence, j’ai des choses à communiquer aux autres.
— Tout de suite, monsieur. Vous avez de la chance, tout le monde est déjà là. Vous pourrez leur parler rapidement.
Il entre alors dans une petite pièce discrète à la décoration épurée. Hommes et femmes commencent alors à affluer. Edouard prend immédiatement la parole, lui qui en a pourtant horreur. Mais, la situation ne lui en laisse pas le choix. Les gens présents le regarde avec étonnement, ils savent tous que ce n’est pas son genre de faire ainsi de grandes déclarations. Ils le connaissent depuis les débuts de la Rébellion sans vraiment savoir qui il est. Ils se doutent que c’est un proche du gouvernement, mais sans plus de détails.
— Camarades, l’heure est grave. J’ai plusieurs informations cruciales à vous donner. Nos actions ont porté leur fruit. La Rébellion est maintenant prise au sérieux. Il est temps pour nous de passer à la vitesse supérieure. Voici le plan … Pendant qu’il parle Edouard ne peut s’empêcher de penser à son ami. «J’espère que tu comprendras que je fais tout ça pour toi, mon cher ami.» Nous allons mettre fin à la production d’hypnotique.


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