Dans une autre tour du centre-ville, Antoine contemple la cité un verre à la main. Il essaie d’oublier la Cérémonie du choix. Il n’a jamais été aussi proche d’elle depuis deux ans, mais elle ne l’a pas vu. Pire encore, un autre que lui a maintenant le droit de profiter d’elle à sa guise. Elle est devenue sa Précieuse, sa chose. Antoine ne l’a pas sauvée. Il n’oubliera jamais à quel point elle était belle sur scène. Si Sûre d’elle. mais aussi si vulnérable pour celui qui savait lire à travers les lignes. Sa main tremble sur son verre. Il ne peut s’empêcher de penser à ce dont Louis est en train de profiter. Son regard concupiscent pendant la cérémonie disait déjà tout. Et il est connu pour être un libertin, un homme à femmes. Il va la faire tomber de son piédestal et elle n’a aucun droit de lui dire non. Le souvenir d’un gémissement lui revient en mémoire. Il avale une rasade d’alcool. Il était pourtant persuadé d’être le premier choix. Il a tout fait pour l’être depuis deux ans. Il a travaillé d’arrache pied, enchaînant les nuits blanches et les soirées de réseautage. Mais ce soir, il a tout perdu.
Il regarde de nouveau l’invitation qu’il a reçue à son retour de l’Académie. Que doit-il faire ? La soirée a lieu dans une semaine, il a encore le temps d’y réfléchir. Il sera probablement le seul homme non accompagné, comme toujours. Les autres invités seront là avec leur Précieuse. Que fera-t-il s’il se retrouve face à Solène ? Son nom roule sur la langue comme un mot d’adoration. Le reconnaitra-t-elle seulement ? Il regarde son verre, il est vide. La bouteille sur la table est déjà à moitié terminée. Il tend la main pour la prendre, demain sera une sale journée. Mais, elle ne sera rien comparée au trou béant qu’il ressent actuellement dans la poitrine.
Le lendemain matin, Solène se réveille seule dans son lit. Louis est parti très tôt le matin après lui avoir fait l’amour une bonne partie de la nuit. Il était tout simplement insatiable et a voulu tout tester, tel un huissier qui réaliserait un état des lieux. Heureusement qu’on lui a appris à l’Académie que cela pouvait arriver. Certains hommes ont une libido plus développée que d’autres. Louis fait apparemment partie de cette catégorie. Quand il l’a réveillée d’un baiser avant de partir, elle a tout de même craint qu’il ne veuille remettre ça. Mais, finalement non, elle s’en est intérieurement réjouie ; elle n’est absolument pas du matin. Il ne faut en général rien lui demander avant qu’elle n’ait pris son café vers 9 h. Louis est parti sur les coups de 6 h sur un « À bientôt ma belle, n’oublie pas les règles ! » Elle s’est aussitôt rendormie, profitant du lit outrageusement confortable. L’absence de Louis pour ce premier matin ne la gêne pas, cela lui donnera le temps de s’habituer à son nouvel environnement sans devoir constamment s’occuper de lui.
Son réveil sonne vers 8 h 30. Elle l’éteint d’une main paresseuse. Pour la première fois depuis trois ans, elle ne doit pas se lever pour assister à un cours. Elle n’a absolument rien à faire et elle compte bien en profiter. Il faudra juste qu’elle pense à appeler ses parents pour leur dire qu’elle est bien installée avec tout le confort qu’elle espérait, voire encore plus. « Ils ne voudront jamais me croire quand je leur donnerai mon adresse », se dit-elle en s’étirant. Elle aimerait encore rester à paresser, mais elle n’y arrive pas ; la force de l’habitude. Pendant trois ans, son emploi du temps était planifié à la minute près. Le temps libre était une denrée rare et d’autant plus apprécié.
Elle se lève et attrape une couverture pour se couvrir. Elle n’a pas envie de déambuler nue dans l’appartement, un reste de pudeur, et elle n’a pas eu le temps de défaire sa valise. Elle repense à cette première nuit avec Louis. Il est exigeant, mais beau gosse avec ses cheveux blond doré et ses yeux noirs. Et au lit, on peut dire qu’ils sont compatibles. Elle a aimé sa manière de la posséder puis de la remercier. Lui a visiblement apprécié son audace, sa disponibilité et son expertise.
Elle arrive dans la cuisine et se prépare son café. Elle remarque tout de suite qu’il s’agit de la variété la plus chère et la plus recherchée par les amateurs. Louis prend très au sérieux le fait de la gâter. Elle hume l’arôme avec bonheur, elle adore le café et en fait une consommation que certains pourraient qualifier d’abusive. Elle ouvre le frigo, il est plein de fruits frais et de yaourts. Elle se prépare rapidement un smoothie comme on le lui apprit en cours de nutrition, une Précieuse doit toujours être en forme. Elle est maintenant prête pour sa journée.
Elle attrape le téléphone portable sur le comptoir et appelle ses parents. Elle ne leur a pas parlé depuis un an lors de l’unique appel qu’elle pouvait leur faire. Cette coupure avec sa famille a toujours été la partie la plus difficile de sa vie à l’Académie. Maintenant, plus rien ne l’empêche de les contacter quand elle en a envie.
— Allo maman ? C’est Solène, comment vas-tu ?
— Ma fille chérie, je suis tellement contente de t’entendre ! Tu étais tellement belle lors de la Cérémonie hier soir… Tout va bien ?
— Tu ne peux pas imaginer à quel point. Tout est merveilleux ici, mon Protecteur m’a trouvé le plus beau des appartements dans la tour la plus haute du centre-ville ! J’ai une vue incroyable sur la cité.
— Est-ce qu’il est … gentil ? La voix de sa mère se fait hésitante, comme si elle ne savait pas si elle voulait connaître la réponse.
— Très oui, nous avons commencé à faire connaissance hier et je crois que nous allons bien nous entendre.
— Bien … très bien.
C’est alors que Solène se rend compte qu’elle n’a rien à lui raconter. Tout ce qu’il se passe à l’Académie doit rester un secret, et elle n’est plus l’adolescente qui a quitté sa famille pour une vie meilleure. Ils seraient probablement choqués de voir à quel point leur fille a aimé la manière dont Louis l’a traitée hier soir.
— Je vous enverrai de l’argent dès que possible. Je ne pense pas que j’en manquerai pendant les deux prochaines années.
— Merci, ma chérie. Un long silence s’ensuit. Je suis désolée, mais je dois te laisser. Ton frère est tombé et il pleure. Je dois y aller. On dirait qu’elle est pressée de raccrocher.
— Oui, bien sûr. Je comprends. Je vous rappellerai plus tard alors. Je t’aime maman.
— Je t’aime aussi Solène.
Elle raccroche, les larmes aux yeux. Elle n’aurait jamais pensé qu’elle puisse devenir une telle étrangère aux yeux de sa famille. Tout ce qu’elle fait, c’est pour eux. Si elle a vendu son âme à l’Académie, c’est pour les aider à avoir une vie meilleure. Pendant ses années de pensionnat, ils ont touché une allocation de l’Académie. Une sorte de bourse d’étude. Solène n’en gardait que le minimum pour elle. Si elle n’avait pas été choisie, elle aurait dû rembourser l’Académie. Elle secoue la tête et inspire profondément. Ce n’est plus le temps de penser à ça. Elle a été choisie, et par le premier choix, elle n’a plus souci à se faire pendant deux ans. Elle a deux ans pour lui prouver qu’elle peut être une épouse accomplie tout en restant une Précieuse. Son regard se perd dans la contemplation du panorama. La ville est magnifique.
Sur la table, Louis a laissé une enveloppe. Elle l’ouvre. C’est une invitation pour une soirée dans une semaine. Ce sera donc plus ou moins sa présentation à l’élite de la ville. Son Protecteur va s’attendre à ce qu’elle soit éblouissante. « Il va me falloir une autre robe et je pourrai faire appel à la coiffeuse qui s’est occupée de moi » prépare-t-elle mentalement. Elle ne sait pas comment Louis compte s’occuper de son budget : devra-t-elle lui faire une demande pour tout ou lui versera-t-il une somme qu’elle pourra dépenser comme bon lui semble ? On leur a dit à l’Académie que cela dépendait du Protecteur. Elle pense que Louis voudra voir ce qu’elle choisit, mais qu’il lui laissera aussi une certaine liberté. Il est possessif et dominateur, mais peut aussi se montrer étonnamment gentil.
Elle passe les heures suivantes à défaire ses affaires pour les ranger dans l’immense dressing qui est maintenant le sien. Ses maigres possessions n’en remplissent même pas le tiers. Il va falloir qu’elle aille faire les boutiques. Surtout vu ce que Louis lui a dit sur son exigence d’élégance. Il va probablement s’attendre à ce qu’elle ait une tenue différente pour chacune de leur rencontre. Elle en a bien déjà quelques-unes achetées à la boutique de l’Académie, mais rien d’extraordinaire. Elle allume son ordinateur et va consulter son solde de banque. Qu’elle n’est pas sa surprise de voir que son Protecteur lui a déjà fait un virement de cent mille dollars ! Il lui a laissé un message avec le virement : « Pour ta garde-robe. » Cent mille dollars pour une garde-robe ! Elle ne sait pas comment réagir. Soit les prix dans les boutiques du centre-ville sont indécents, soit Louis ne connaît pas la valeur de l’argent. Ou troisième possibilité, elle est en train d’apprendre ce que c’est d’être la Précieuse de l’homme de plus influent du pays. « Probablement la troisième solution. Solène, il va falloir t’habituer au luxe », dit-elle en souriant. Elle fait immédiatement un virement de vingt mille dollars à ses parents. Elle va joyeusement dépenser le reste dès qu’elle en aura terminé avec son café.
Les rues du centre-ville sont larges et populeuses. Elle a perdu l’habitude de se trouver parmi autant de gens. Sa respiration est plus rapide, elle se fait bousculer sans même un pardon. Il lui faut quelques minutes pour trouver ses marques. Elle cherche un centre commercial qu’on leur a conseillé à l’Académie. Il est le plus luxueux de la ville. Une boutique est même un partenaire de l’Académie. Ils sauront comment l’aider à acheter ce dont elle va avoir besoin. Elle entre dans la boutique d’un pas mal assuré. Elle n’a jamais fait les boutiques seule ; en fait, elle n’a jamais fait les boutiques tout court.
— Mais c’est mademoiselle Solène ! s’exclame la vendeuse. Je vous ai vue hier soir à la télévision, c’est un honneur de vous recevoir dans notre boutique.
— Je… merci ! Je dois refaire ma garde-robe. Pouvez-vous m’aider ?
— Mais bien sûr ! Nous sommes là pour ça. Que cherchez-vous exactement ? Casual, élégant, un peu de tout ?
— Un peu de tout. J’ai un budget de quarante mille dollars.
Lorsqu’elle voit le regard brillant de la vendeuse, Solène comprend que la somme qu’elle vient de lui donner est indécente, même dans cette boutique. Cela la rassure un peu.
— Quarante mille ? Vous allez pouvoir vous faire plaisir avec cette somme mademoiselle. Laissez-moi vous montrer notre nouvelle collection.
Elle passe les trois heures suivantes à faire des essayages avec une vendeuse extatique.
— Vous avez une classe naturelle, mademoiselle Solène. Tout vous va ! Vous pourriez tout oser si vous le vouliez et tout vous irait.
Tout y passe : robe, pantalon, déshabillé sexy, robe de soirée, lingerie, chaussures… La boutique propose de tout. Elle ne sait plus où donner de la tête. Mais elle garde quand même sa lucidité et ne dépense pas tout le budget qu’elle s’est donnée.
— Nous pourrons vous faire livrer tout ça dans la journée, mademoiselle. Et en tant que nouvelle Précieuse, vous avez le droit à une réduction. Serait-il possible pour vous de nous faire de la publicité lors des soirées auxquelles vous serez conviée ?
— Après m’avoir offert un tel service, vous pouvez compter sur moi ! Cette boutique est magnifique.
Quand elle ressort du magasin, la tête lui tourne. en quelques heures, elle a dépensé plus que certaines familles de sa connaissance en une année ! Cette nouvelle réalité est un choc pour elle. La vie à l’Académie n’était qu’un semblant de luxe pour les habituer. Mais ce qu’elle vit actuellement est totalement différent. Elle en a presque honte. Elle a travaillé fort pendant trois ans pour en arriver là, mais ce luxe est tellement indécent ! Et elle n’a même pas dépensé tout ce qu’il lui a donné.
Elle se promène dans le reste du centre commercial. Elle se fait arrêter quelques fois par des gens qui la reconnaissent. Il faut dire que ses yeux et son grain de beauté entre les deux yeux sont assez reconnaissables. Ils lui demandent un selfie avec gentillesse. Elle s’exécute de bonne grâce, bien décidée à profiter de tout cela tant que cela durera.
Elle entre finalement dans une bijouterie. Elle se décide d’acheter des boutons de manchettes pour Louis, pour le remercier. Même si c’est avec son argent, le geste est là. « J’espère qu’ils lui plairont. » Elle s’achète plusieurs bracelets et des colliers avec des pierres d’ambre pour rappeler la couleur de ses yeux.
— Merci pour tout mademoiselle, passez une excellente journée.
La voix de la vendeuse est mielleuse à souhait, mais elle remarque une lueur de dédain derrière la feinte admiration.
— Vous aussi.
Elle a maintenant hâte de rentrer. La gentillesse forcée des vendeuses devient trop lourde pour elle. Son caractère ne la pousse pas à la flatterie et elle n’aime pas en être la cible. Ce n’est pas parce qu’elle a de l’argent, non, que son Protecteur a de l’argent, qu’il faille s’aplatir devant elle.
Le retour vers son appartement se fait dans un état d’esprit mitigé : elle aime avoir pu s’offrir tout ce qu’elle voulait. Et soyons honnête, elle aime le luxe. Mais elle n’aime pas la manière dont les gens la regardent avec admiration, mais aussi un certain mépris au fond de leurs yeux. Ils savent tous qu’elle est une prostituée pour avoir tout ce qu’elle veut et tout le monde n’approuve pas son choix de vie.
Quand elle entre dans le hall d’entrée, le gardien dont elle a fait la connaissance le jour précédent la salue avec un sourire authentique.
— Bonjour Mademoiselle Solène, avez-vous bien vos clés ?
Elle rit de bon cœur en la lui montrant.
— Oui, je vous avais promis de ne pas vous embêter avec ça.
— Vous avez du courrier, vous pouvez aller le prendre par là.
Il lui montre où sont les boîtes aux lettres. Elle en retire plusieurs magazines, ses préférés. Louis a vraiment pensé à tout.
— Merci, passez une bonne journée, monsieur. J’attends des livraisons dans la journée, j’espère que cela ne pose pas de problèmes.
— Non, aucun. Et vous pouvez m’appeler Jean.
— Bonne journée, Jean.
Une fois dans l’appartement, elle enlève ses talons et les jette proches de la porte avec un soupir de soulagement. Elle se met à courir pour sauter sur le canapé, elle avait envie de le faire depuis hier soir. Mais elle s’est retenue devant Louis. Il n’a le droit de voir que la Précieuse Solène, pas la jeune fille de vingt ans innocente et enjouée.
Elle feuillette les magazines de mode d’un air absent. D’habitude, elle les regarde avec Noélie. Sans elle, ce n’est pas la même chose. Les commentaires acerbes de son amie lui manquent. Elle remarque néanmoins qu’elle a acheté quelques pièces présentées dans le magazine. Elle fait maintenant partie de ces gens qui peuvent faire la mode et la porter. Elle en est grisée.
D’un geste instinctif, elle allume la télévision. Elle veut voir les informations; une Précieuse se doit d’être au courant de tout ce qu’il se passe dans le monde. Elle n’est pas surprise de voir l’Académie à l’écran. Ils vont sûrement reparler de la cérémonie du soir précédent. « La jeune fille a été découverte au pied du mur du bâtiment principal juste après la Cérémonie du choix. D’après nos informations, la jeune fille devait y participer, mais ne s’est pas présentée. » Quoi ? Une fille de la promotion est morte ? Elle monte le son de la télévision et s’en approche. Le journaliste continue son compte rendu. « C’est un professeur qui l’a découverte. Une enquête a été ouverte, mais les premières constatations semblent indiquer un suicide. La jeune femme se serait jetée du toit. »
Sans savoir pourquoi, son cœur se serre. Quelque chose ne va pas, elle le sent. Qui s’est suicidée ? Pourquoi ne disent-ils pas son nom ? « La victime était orpheline et son nom est Noélie Girard. » Elle laisse tomber la télécommande. Noélie, c’est impossible ? Pas elle, elle était trop heureuse de vivre ! Les larmes coulent le long de ses joues. Noélie, sa meilleure amie, morte alors qu’elle aussi allait pouvoir enfin mener la vie dont elle rêvait.
Elle ne sait pas combien de temps elle reste prostrée sur le canapé. Elle sort de sa torpeur lorsqu’elle entend un bruit de clé dans la serrure. Louis ! Elle ne s’attendait pas à la revoir avant deux jours. Mais il en a visiblement décidé autrement. Lorsqu’il arrive dans le salon, il fronce un instant les sourcils en la voyant si peu « élégante », puis un regard vers son visage lui montre les larmes.
— Oh, tu as appris… Mon père m’a appris ce qu’il s’est passé. Il m’a dit que c’était ta compagne de chambre. Je suis désolé.
— C’était plus que ma compagne de chambre, elle était ma meilleure amie…
Il s’approche d’elle pour la prendre maladroitement dans ses bras.
— On ne connaît jamais suffisamment les gens que l’on croit être nos amis. Était-elle dépressive à ta connaissance ?
— Pas du tout, elle était tellement heureuse d’enfin quitter l’Académie … Je suis désolée, mais ce soir, je ne sais pas si je pourrais …
— Tu es sous le choc, je comprends. Mais que cela ne dure pas trop longtemps. Il lui caresse les cheveux avec douceur. Tu as deux jours pour t’en remettre.
Le pâle sourire qui avait commencé d’apparaître sur ses lèvres s’évanouit quand elle entend les dernières paroles. » Tu es juste le dernier jouet préféré. Ne l’oublie pas. »


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