Elle met une dernière touche à sa tenue. Pour cette première soirée officielle en tant que Précieuse, Solène a décidé de tout faire pour être inoubliable. Elle porte donc une longue robe noire fendue sur le côté. Le bustier met en valeur sa poitrine grâce à un voile de tulle qui fait ressortir sa peau claire. Elle a décidé de garder ses cheveux lâchés et légèrement bouclés. Son maquillage est discret et met l’accent sur son plus grand atout : ses yeux. Elle a fait en sorte de les faire paraître encore plus grands. Quant à sa bouche, elle est simplement teintée d’un gloss rose. « Surtout ne pas en faire trop », murmure-t-elle en se regardant dans le miroir. Elle doit bien entendu être la plus belle, mais sans éclipser son Protecteur. Connaissant Louis, ce serait la pire chose à faire.
Il est venu tous les soirs depuis qu’ils se connaissent et non tous les deux jours. « L’attrait de la nouveauté », on les a prévenues à l’Académie que cela risquait d’arriver. Ensuite, la routine s’installe et il se fait moins présent, voire totalement absent dans certains cas. Louis ne contrevient donc pas à la règle et se montre curieux de son nouveau jouet. Il y a bien sûr le côté sexuel, il est insatiable, mais aussi le côté intellectuel. Ils ont de longues discussions sur l’actualité. Solène se tient au courant de tout ce qu’il se passe et n’hésite pas à donner son avis, jusqu’à un certain point. Elle a appris à lire dans son Protecteur pour savoir quand elle doit abandonner le débat. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Louis a des opinions tranchées sur beaucoup de sujets. Elle n’a donc pas toujours la possibilité de dire ce qu’elle pense réellement.
— Tu es absolument magnifique.
Il entre dans la salle de bains pour venir la contempler avant de partir. Il porte les boutons de manchettes qu’elle lui a offerts la semaine précédente. Il est très élégant dans son costume noir et sa cravate rouge. Il s’approche d’elle pour l’embrasser dans un mouvement fluide.
— Merci, tu n’es pas mal non plus.
Le baiser la surprend, il est parfois étonnamment doux.
— Tu fais honneur à ma réputation, dit-il d’un ton sec.
Mais, comme souvent aussi, ce moment d’abandon est suivi d’un douloureux retour à sa condition. Elle reste son faire-valoir. Comme s’il était incapable de choisir entre deux mondes.
La soirée se passe dans un club privé du centre-ville et plusieurs autres Précieuses devraient s’y trouver. Solène a un pincement au cœur en pensant que Noélie aurait dû être là. Cela fait une semaine et son cœur ne s’est toujours pas remis du choc, elle reste comme anesthésiée par la nouvelle. Elle n’a l’impression de retrouver un peu de vie que lorsqu’ils font l’amour. L’euphorie ne dure pas longtemps et le deuil la rattrape toujours.
Louis se regarde dans le miroir.
— Que penses-tu de mon nœud de cravate ?
— Honnêtement ? Il n’est pas terrible. Je vais te le refaire.
Elle se place entre lui et le lavabo pour détacher le nœud et le refaire. Il en profite pour la coller contre lui et lui caresser les fesses.
— Oh, mademoiselle Solène porte un string à ce que je sens. Excellent choix…
— Et Monsieur Louis a une énorme érection qu’il devrait mieux garder pour ce soir ou nous allons être en retard.
— Est-ce si grave ? Si nous sommes en retard, on remarquera d’autant plus notre arrivée…
Il se penche vers elle, le regard brillant.
— Ils peuvent bien attendre.
Doit-elle se laisser tenter ? Ou plutôt, doit-elle lui obéir ? Elle ne sait pas trop, il semble assez joueur pour accepter un refus. Mais, avec lui, on ne sait jamais trop ce qu’il peut se passer.
— Tu es insatiable. Mais, je croyais que tu devais rencontrer un investisseur important, il ne faudrait pas paraître trop volage en arrivant en retard avec un regard post-orgasmique.
Il réfléchit un instant, pesant réellement le pour et le contre de ses propos.
— Tu as raison, soupire-t-il. Cependant, je serai très en forme ce soir, j’attends de toi que tu sois aussi accueillante que d’habitude.Elle finit d’ajuster sa cravate et lui répond d’une voix sensuelle.
— Je n’en attendais pas moins de toi.
Sa main descend vers le bas-ventre de Louis. Elle sert l’érection qui ne s’est pas calmée et lui dit “ À toute à l’heure” d’un air qui ne laisse aucun doute sur ses intentions.
Elle termine sa tenue par un nuage du parfum oriental qu’on lui a conseillé lors d’un atelier à l’Académie. « Votre signature olfactive est aussi importante que votre look. Souvent on se souviendra plus de votre parfum que de votre robe. Ne l’oubliez pas. » Elle se souvient soudain de la première fois qu’elle a porté ce parfum. C’était quand elle a fait sa connaissance. Lui… sera-t-il présent à la soirée ? Elle se regarde une nouvelle fois dans le miroir en espérant que ses pensées ne se lisent pas sur son visage. Louis lui donne une tape sur les fesses.
— Allez, c’est le temps d’y aller maintenant.
Lorsqu’ils arrivent, tous les journalistes les attendent à l’entrée. La rumeur de leur venue est arrivée jusqu’à eux et personne ne voulait rater l’arrivée du couple le plus glamour de la saison. Les flashs les assaillent dès leur descente de la voiture.
— Louis ! Solène ! Par ici s’il vous plaît !
— Tenez-vous par la taille et regardez par ici, s’il vous plaît !
Solène se prête au jeu de bonne grâce tandis que Louis est visiblement au paradis. Il est le centre de l’attention, même s’il doit la partager avec sa Précieuse. Mais, elle lui appartient donc tout va bien ! Ils sont plus populaires que les acteurs de cinéma et demain leur photo fera le tour du pays. C’est tout ce qu’ il a rêvé d’avoir avec l’aide de sa Précieuse.
Plusieurs invités sont déjà dans la salle privatisée pour l’occasion. Solène reconnaît quelques-unes de ses condisciples, mais aucune avec laquelle elle aurait eu une relation amicale franche. Certaines d’entre elles lui en veulent même pour avoir été la major de la promotion. Elle se contente donc de les saluer d’un mouvement de la tête. Espérons que Louis n’ait pas envie de la voir avec l’une d’elles. Mais heureusement pour elle, Louis semble ne pas voir les autres femmes. Il est à la recherche de son investisseur qu’il repère à l’autre bout de la salle. Il entraîne Solène vers sa cible.
— C’est maintenant que nous allons voir si tu mérites ta réputation en termes de conversation. Tu vas devoir le charmer, mais avec ce que tu as entre les deux oreilles. Le reste m’appartient, compris ?
— Compris, oui.
Elle se retient de le gifler devant tout le monde. Elle n’a jamais été aussi humiliée qu’à cet instant . Ils traversent la salle en quelques pas.
— Richard, mon ami, tu es là. Comment vas-tu ? Laisse-moi te présenter Solène, ma Précieuse.
— Enchantée de faire votre connaissance, Richard.
Elle lui serre la main ni trop fort, ni trop mollement. Juste ce qu’il faut pour paraître crédible.
— Solène, bien sûr. Je vous ai vue à la télévision. Je suis trop vieux pour avoir une Précieuse. Mais, si j’avais l’âge, je me serais battu pour vous.
Richard a la cinquantaine, les cheveux gris et l’œil pétillant de malice. Il plaît immédiatement à la jeune femme.
— Vous me faites trop d’honneur !
— Richard a toujours ce qu’il veut, même moi, j’aurais dû m’incliner si les circonstances l’avaient voulu.
Louis se fait tout miel devant cet investisseur. Solène comprend que les enjeux doivent être énormes. Elle va devoir se surpasser.
— Le portrait de vous que j’ai vu dans la presse mentionne effectivement que vous obtenez tout ce que vous voulez. Elle parle d’une voix claire et dynamique. Le marché de l’immobilier est l’un des plus lucratifs de la ville, il me semble ?
— Oh, je vois que vous êtes renseignée sur moi. J’aime les gens qui sont proactifs. Louis, votre Précieuse vous mènera loin, j’en suis certain.
Louis la regarde avec… émerveillement ? Non, autre chose, mais quoi ? Surprise, peut-être ne s’attendait-il pas à ce qu’elle se soit renseignée sur Richard. Il lui prend la main pour l’embrasser.
— Je n’en doute pas, Richard, je n’en doute pas.
La conversation est lancée. Elle les écoute avec attention tout en regardant autour d’elle. Et, soudain… Il est là ! Une partie d’elle ne doutait pas qu’elle le rencontrerait, une autre en avait peur. Il ne l’a pas vue pour l’instant. Elle le contemple un moment. Même à cette distance, elle peut voir à quel point il est grand. Ses cheveux noirs sont à la fois coiffés et ébouriffés et lui donnent un charme fou. Sent-il qu’il est observé ? Peut-être parce qu’il se tourne dans sa direction. Leurs yeux se rencontrent, et ne lâchent plus. Son regard azur la transperce comme cela ne lui était jamais arrivé. Il n’y a aucun doute sur les sentiments qu’il a pour elle, ils s’étalent sur son visage. Elle espère que ce n’est pas le cas pour elle…
— Solène ?
— Oui, excusez-moi, vous disiez ?
— Je vous demandais si vous connaissiez Antoine Legendre ? C’est l’homme que vous regardez.
— Antoine… Legendre ? Non, cela ne me dit rien. C’est juste que j’ai dû voir sa photo dans un magazine, mais je ne me souviens plus dans lequel.
Louis la regarde avec un air… jaloux ? Oui, jaloux. Aurait-elle laissé quoi que ce soit paraître ?
— Antoine était là à la Cérémonie, il t’avait aussi choisie. C’est sûrement là que tu l’as vu. Allons le voir. Richard, si vous me le permettez, nous pourrions finir notre conversation dans mon bureau lundi ?
— Mais avec grand plaisir, Louis. Vous êtes aussi brillant que le dit la rumeur et je crois que nous ferons de grandes choses ensemble.
Ils se serrent la main. Louis la reprend par la taille, de manière plus ferme cette fois-ci.
— Antoine va devoir comprendre que c’est à moi que tu appartiens. Je n’aime pas cette manière qu’il a de te regarder, lui murmure-t-il un brin menaçant.
En effet, Antoine ne la quitte pas des yeux alors qu’ils marchent vers lui. Elle est obligée de baisser les yeux tant elle aimerait lui sauter au cou. Mais, elle n’en a pas le droit. Elle est la Précieuse de Louis et doit se comporter en tant que telle.
— Antoine, mon cher, tu es venu ? Je ne pensais pas te voir ici, l’apostrophe Louis avec un sourire chaleureux. Laisse-moi te présenter Solène.
— Mademoiselle Solène, c’est un honneur de faire votre connaissance.
— Moi de même, Monsieur Legendre.
— Vous pouvez m’appeler Antoine.
— Très bien, c’est un plaisir de faire votre connaissance, Antoine.
Elle lui tend la main pour la serrer, mais Louis l’en empêche d’un geste. Il prend Antoine dans ses bras et murmure contre son oreille.
— Elle est à moi, ne l’oublie pas ! Alors, tu vas arrêter de la regarder comme tu le fais, mon ami.
Il le relâche et lui fait un sourire.
— Solène, ma chère, peux-tu aller me chercher une coupe de champagne s’il te plaît ?
Elle s’exécute avec un sourire.
— Bien entendu, Louis.
Les deux hommes restent l’un en face de l’autre, se jaugeant. Antoine prend la parole le premier.
— Tu n’as rien à craindre de moi. La règle est la règle, mais comment ne pas s’extasier devant une telle beauté ? Tu as une chance folle, mon ami.
— J’en suis totalement conscient. Et je voulais m’assurer que tu savais bien à qui elle appartient. Et je ne suis pas du genre à partager mes jouets.
Lorsque la jeune femme revient avec le verre de champagne, elle décèle immédiatement la tension qui règne. Il va falloir qu’elle fasse quelque chose pour calmer Louis. Elle lui caresse lentement la main en lui tendant sa coupe de champagne. Il s’empare possessivement de sa taille.
— Voilà ton verre.
Elle se tourne vers Antoine, le ton un peu plus sec.
— Si vous voulez bien nous excuser, Antoine, j’ai une surprise pour mon Protecteur.
Le regard du jeune homme se voile à la mention du titre de son rival. Elle vient de lui faire comprendre qu’elle ne peut rien faire. Il lève son verre vers eux.
— Mais bien sûr, merci pour cette charmante discussion.
Il vide sa coupe d’un trait, son regard redevient celui d’un mondain. Solène entraîne Louis avec elle.
— Tu vois cette barre de pole dance ? Je me suis dit que tu aimerais que je danse pour toi, susurre-t-elle contre son oreille. Tout le monde saura que je suis à toi.
Il la regarde, déjà excité.
— Avec plaisir.
Elle monte sur l’estrade où se trouve la barre de pole dance. Heureusement que sa robe est largement ouverte sur le côté, elle va pouvoir danser comme elle le souhaite. La musique de fond sera suffisante pour qu’elle puisse lui faire une démonstration de ses talents.
Elle teste un instant la barre avant de la saisir et de lever une jambe. Elle fait alors un tour complet de la barre ; ses cheveux suivent le mouvement avec une aura lumineuse. Le regard des invités commence à se poser sur elle. Mais elle n’a d’yeux que pour Louis qui lui rend son regard. Elle ondule sur la barre et d’un coup de hanche, en fait le tour. Le désir prend possession de Louis, il ne voit plus qu’elle et ne se préoccupe même plus de cacher l’érection qui est revenue. À chaque passage, elle plante son regard dans celui de son Protecteur avec un sourire sensuel.
Il n’y a plus que la musique enveloppant dans la salle. Solène lâche la barre pour revenir vers Louis et l’embrasser avant de repartir. Elle recommence sa danse d’un pas, tournant autour de la barre avant de lui lancer un regard brûlant. Au loin, elle voit Antoine qui la regarde d’un air tourmenté. « Excuse-moi » a-t-elle envie de lui crier. Elle ose lui envoyer un regard qui veut tout dire. Louis ne le voit même pas, tant il est obsédé par son corps qui fait l’amour à la barre. Un tonnerre d’applaudissements se fait entendre quand elle salue l’assemblée. Elle se rapproche de nouveau de son Protecteur d’une démarche sensuelle pour qu’il pense qu’elle ne voit que lui. Il est conquis. Elle vient de lui faire oublier Antoine. Alors qu’elle l’embrasse de nouveau, elle lui murmure à l’oreille.
— Je reviens dans un instant et nous rentrons, je serai à toi comme jamais…
Elle le quitte pour se diriger vers les toilettes. Elle jette un regard vers Antoine, espérant qu’il comprenne ce qu’elle veut de lui. Il ne la quitte pas des yeux, l’air affamé. Il la suit de loin. Les toilettes se trouvent au sous-sol, loin de tout le monde. Elle espère que personne n’y sera. Elle attend quelques secondes avant d’entendre sa voix.
— Solène… vous êtes… tu es…
Elle lui arrive à peu près aux épaules et lève le regard vers lui.
— Antoine, je ne rêve pas, c’est bien toi ?
Il s’approche encore plus d’elle. Son parfum de forêt lui pique le nez et fait remonter des souvenirs. « Ils avaient raison de dire que parfois, on se souvient du parfum avant tout », ne peut-elle s’empêcher de penser.
— C’est moi, tu ne m’as pas oublié ?
— Jamais…
Ils sont sur le point de s’embrasser quand un bruit de pas se fait entendre dans l’escalier. Elle se dépêche d’entrer dans les toilettes et le laisse seul.
— Oh Antoine, quelle bonne surprise, dit une voix masculine.
Elle se laisse aller contre la porte. « Qu’est-ce que j’ai failli faire ? Non, je ne dois pas. » Elle sent des larmes lui piquer les yeux, mais les ravale immédiatement. « Solène, tu arrêtes ça maintenant ! Il n’est pas pour toi. » Elle reste à attendre qu’il parte. Au bout de quelques minutes, elle entend de nouveau la voix chaude qu’elle n’a pas oublié.
— Excuse-moi, je comprends. Nous ne pouvons pas… je ne dois pas… Au revoir, Solène.
Elle l’entend partir. Elle se tourne vers le miroir de la salle de bains, ses yeux sont brillants de tristesse. Elle sait qu’elle ne doit pas. Elle reste là quelques instants pour se ressaisir. Quand elle remonte, elle est de nouveau elle-même. Louis l’attend et vient à sa rencontre.
— Tout le monde ne parle que de toi et de la chance que j’ai ; tu viens de m’offrir le plus beau des cadeaux. Quelques investisseurs sont déjà venus me voir pour prendre rendez-vous. Ma semaine va être chargée. Nous n’avons plus rien à faire ici. Tu m’as fait une promesse et tu as intérêt à la tenir.
Sa voix n’est pas menaçante, elle affirme le désir. Solène le suit vers la sortie. Dans son dos, elle sent un autre regard. Un homme qu’elle doit oublier. Mais elle sait déjà que ce sera impossible.


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