Monsieur, tu es beau …

Un homme marche dans les rues de Mirabélis.Il porte le costume sombre et le cartable brun des salariés du quartier des finances. Il a terminé sa journée et fait donc ce que lui dit de faire sa montre: il rentre chez lui. Soudain, une voix douce l’interpèle: « Monsieur, tu es beau … ». Il se retourne et se retrouve face à une jeune femme. Il la connaît sans jamais l’avoir vue. Elle est devenue une légende dans le quartier comme étant la meilleure prostituée de toute la ville. Mais attention, elle a une particularité: elle choisit ses clients. Oui, tu as bien compris, cette travailleuse du sexe choisit ses clients. Et ce ne sont pas quelques billets qui vont l’acheter, elle agit en suivant son désir.

Avant d’aller plus loin, je dois vous parler de la place de la sexualité à Mirabélis. Comme toute activité potentiellement rentable, elle est régulée. Cet honneur revient au Bureau De la Sexualité Maitrisée ou BDSM. Les prostitués ont le droit d’exercer ce métier sous certaines conditions: cela doit être rentable et ne pas produire d’enfants. Les tarifs sont les mêmes pour tous les travailleurs (hommes ou femmes) et ils doivent se rendre une fois par mois au BDSM pour des contrôles de fertilité: on s’assure de leur stérilité en leur fournissant gratuitement un traitement dans ce but. On ne plaisante pas avec les enfants hors mariages à Mirabélis. Mais pourquoi encourager de telles pratiques ? Tout est encore lié aux fameuses montres physiologiques réglementant la vie de chaque citoyen de la ville. Les scientifiques du Ministère de la Réalité Économique ont fait un lien entre baisse de productivité et désir sexuel. Leur montre détecte ce désir et se met à bipper, les invitants à se soulager au plus vite. 

C’est ainsi que sont apparus les travailleurs du sexe affiliés au BDSM. Chaque citoyen de la ville a le droit à trois relations sexuelles tarifées par mois qui seront remboursées; il s’agit de la moyenne déterminée par les scientifiques pour être normalement productif. Si des personnes en ont besoin de plus, elles devront payer les tarifs réglementés. Ce système garantit une productivité optimale et fournit une source de revenu supplémentaire au Ministère de la Réalité Économique; chaque travailleur affilié au BDSM doit payer une taxe sur les actes pratiqués hors cadre. C’est gagnant-gagnant; comme toujours à Mirabélis.

Les prostitués ne se cachent donc pas et ont pignon sur rue. La plupart exercent dans des locaux connus de tous et ne font pas de prospection. Rares sont ceux qui travaillent encore à l’ancienne, dans les rues. Ils doivent néanmoins porter un carré rouge sur l’épaule droite afin d’être reconnaissable par la police. En effet, certains individus cherchent à gagner rapidement de l’argent sans reverser leurs taxes au gouvernement; la police fait donc des contrôles périodiques. Le carré rouge fournit par le BDSM réagit spécifiquement au scannage.

“Monsieur, tu es beau…” L’homme est de nouveau interpelé. Cette fois-ci, il sourit à l’invitation de la jeune femme. “C’est mon jour de chance”, se dit-il au moment même où sa montre se bet à bipper. Pas besoin d’être devin pour comprendre que les mots de la prostituée ont fait leur effet.“Et vous êtes magnifique…”

Il n’a pas besoin de lui dire ça, mais il en ressent le besoin. C’est la première fois qu’il va utiliser sa carte du BDSM. D’après les scientifiques, ces besoins sexuels ne sont pas assez développés à cause de mauvaises connections neuronnales. Il n’a jamais vu cela comme un handicap; au contraire, il est en général trente pour cent plus productif que ses collègues. Mais maintenant, il comprend qu’il a loupé quelque chose pendant tout ce temps. Certains de ses collègues ont eu la chance d’être choisi comme il vient de l’être. Tous ont décrit leur expérience comme totalement extatique. Nul doute qu’il soit sur le point de vivre une expérience unique.

La jeune femme se met à avancer, il a la suit en silence. Elle porte une robe en laine fine et des talons hauts dont le bruit sur le pavé rythme la marche. Il est comme hypnotisé. A tel point qu’il ne sait pas combien de temps ils marchent dans la ville. Du coin de l’œil, il remarque la boutique de fleurs “La Floraison Magique” qui vient d’ouvrir. Il se demande s’il ne devrait pas acheter une rose pour sa compagne d’un moment. Elle ne lui laisse pas le temps de réfléchir et dépasse la boutique sans ralentir un instant. 

Finalement, elle s’arrête devant un immeuble de grand standing et pianote un code sur le cadrant de l’entrée qui s’ouvre sans un bruit. L’homme commence à sentir l’excitation le submerger ainsi qu’une étrange timidité. Il ne sait pas ce qu’il doit faire, et si la jeune femme changeait finalement d’avis ? Foutues connections neuronnales défectueuses ! Elle continue néanmoins son chemin vers sa chambre. La porte s’ouvre alors qu’elle passe sa main sur le capteur d’ADN. L’homme laisse échapper un soupir, il ne peut plus reculer. 

La chambre est somptueuse, il ne s’attendait pas qu’une travailleuse du BDSM puisse se permettre une telle folie. Il faut dire que leurs gains réels ne sont connus que du Ministère que l’on soupçonne de fixer des tarifs exhorbitants pour s’enrichir sur les besoins primaires des gens. “Ses clients ne doivent pas se contenter des trois relations sexuelles mensuelles” ne peut-il s’empêcher de penser en entrant.

“Monsieur, tu es beau….” Elle s’approche de lui à pas de chat et l’embrasse. L’homme en a le souffle coupé. Ses sens si longtemps endormis se réveillent. Il se colle violemment à elle et commence à passer ses mains sous sa robe. La jeune femme soupire, elle exhale un parfum de rose, de jasmin et de vanille ce qui la rend aussi innocente que sensuelle. Sa robe tombe à terre sans qu’il ne sache vraiment comment. Il perd alors totalement le contrôle de ses instincts. Leur relation est intense et sensuelle. L’homme a l’impression qu’elle n’est faite que pour lui, devançant ses désirs sans aucune pudeur. Mais soudain, tout est fini. C’est le retour à la réalité. La jeune femme a sans nul doute pris autant de plaisir que lui, mais tout ceci ne reste qu’une transaction. Elle tend la main pour prendre sa carte et la poinçonner. C’est alors, qu’elle lui fait un clin d’œil, comme si elle lui disait ainsi qu’ils partagent quelque chose. Elle s’approche de nouveau de lui et l’embrasse avant de lui murmurer:“Monsieur, tu es beau…”

Ces mots vont le hanter, il en est certain. C’est alors qu’il sent alors sa main dans la sienne. Elle y déponse une carte et le pousse gentiment vers la sortie. Leur recontre est terminée. Elle n’a pas le droit de s’attacher à un client, si le BDSM l’apprend, elle sera radiée. Elle ne peut pas se le permettre. En quoi cet homme serait-il différent des autres ? Il a certes du potentiel, mais pour le moment, il n’est rien d’autre que ça; comme plusieurs autres. Pourtant, son instinct lui dicte que ce jeune homme pourrait accomplir de grandes choses avec un peu d’aide.

L’homme, de son côté,  se sent vide et s’accroche à la carte qu’il tient dans la main. Ce n’est qu’en rentrant chez lui qu’il ose la regarder. C’est un simple carré blanc avec un numéro de téléphonne. Ses connections neuronnales défaillantes ont déjà dissipé son désir pour elle. Sa montre reste muette. Pourant, il se sent différent. Elle a ouvert quelque chose en lui qu’il ne serait définir pour le moment. Il  ne sait pas encore s’il composera le numéro de téléphone pour savoir où tout cela va le mener. Il a trop peur pour le moment.  Mais maintenant, il doit dormir. Demain, c’est la grande journée de la productivité. Il doit être à la hauteur de sa réputation. Pendant tout ces années, c’est tout ce qu’il a voulu. Pourquoi cela changerait-il maintenant ?

Tout à coup, elle est là devant lui, encore plus tentatrice que tout à l’heure. Elle se rapproche de lui et murmure des choses qu’il ne comprend pas. Il tente de lui caresser les cheveux, elle se laisse faire en souriant. Il a envie d’elle, encore. C’est dangereux, mais il s’en fiche. Elle est réceptive à ses caresses. “Me demandera-t-elle encore ma carte ?” se dit-il.“Monsieur, tu es beau… mais tu n’es pas encore prêt…”

Il se réveille en sursaut, il est seul dans son lit. Ce n’était qu’un rêve. C’est la première fois qu’il fait un rêve érotique, c’est interdit par le Ministère; on ne doit pas gacher son sperme pour des broutilles. Le Bureau de la Natalité Heureuse ne plaisante pas avec ça. C’est la raison pour laquelle les relations sexuelles entre époux ne sont pas encouragées au profit de la fécondation in-vitro. La fécondation naturelle est beaucoup trop aléatoire. On ne peut pas prendre le risque de voir la natalité chuter.  C’est donc aussi la première fois qu’il désobéit. Doit-il se signaler ? Il sait qu’on peut l’aider à se contrôler. Il connaît des collègues qui ont dû y avoir avoir recourt. Non, ce n’est pas possible qu’il vive ça. La Réalité Économique est toute sa vie. “Que m’a- t-elle fait ?”

Le lendemain, il se rend au bureau avec des interrogations plein la tête. Ses collègues lui demandent s’il est malade. Il est un instant tenté de leur raconter son aventure avec la jeune femme; mais il s’abstient. Personne ne s’est senti mal après l’avoir vue, alors pourquoi lui ? “C’est pas le moment de se remettre en question, tu dois être productif aujourd’hui. Foutue mauvaises connections neuronnales ! Ce n’était que du sexe; pas une révélation mystique !” Il enchaîne les boissons énergisantes pour rester concentré sur sa tâche. Même ainsi, il parvient à être vingt pour cent plus productif que tous les autres. Sa répuation est sauve.

Néanmoins, il remarque des petites choses sur lesquelles il ne s’était jamais arrêté comme la beauté d’un rayon de soleil ou la couleur du ciel. Il n’a même pas envie de faire des heures supplémentaires. Sa montre lui signale le moment de quitter son poste, il obéit par automatisme. Mais pourquoi en fait, obéit-il toujours à ce qu’elle lui demande ?  En rentrant chez lui, l’envie lui prend de passer par la Floraison Magique pour acheter un bouquet. La fleuriste l’accueille avec un sourire et lui propose le bouquet du jour: rose et jasmin. Il cligne des yeux au souvenir de la journée précédente. Sait-elle ? De retour chez lui, il met les fleurs dans un vase et le pose sur sa table de salon. La pièce en est transformée. Il en faut si peu pour que tout change…

Cette nuit encore, elle visite ses rêves. Mais elle est cette fois-ci entourée d’un halo de brûme. Il n’y a aucune tension sexuelle, mais une grande envie de la protéger. Elle lui dit encore des choses qu’il ne comprend pas. Il est sur le point de la toucher quand des policiers font irruptions dans son rêve.

– Citoyen, vous contrevenez à la loi sur le contrôle de la réalité onirique. Cessez immédiatement ! 

– Monsieur, ne te laisse pas faire ! Sa voix résonne au plus profond de son âme.

Au lieu de l’écouter, il tend néanmoins ses bras aux policiers. Elle disparait, il sent qu’il l’a trahie. Il se réveille en sueur. 

Pendant des jours et jours, les rêves viennent le hanter. A chaque fois, il doit faire un choix entre elle et le reste du monde. A chaque fois, son conditionnement est trop fort, il choisit Mirabélis. Et à chaque fois, il s’en veut de l’avoir fait. Ses nuits sont de plus en plus courtes. Il parvient à sauver les apparences au travail, il est toujours le plus productif, mais de moins en moins; l’écart avec ses collègues diminue petit à petit. Sa montre lui assène plusieurs fois par jour l’ordre de prendre des compléments vitaminiques en plus de son lunch. Un jour, il décide de ne pas en prendre. Il en ressent une fierté incommensurable. “Monsieur, tu es beau…”

Il ne rêve pas, elle est bien là devant lui ! Toujours aussi belle. Ses connections neuronales défaillantes lui intiment l’ordre de ne pas la suivre. Il décide de les ignorer. Les voilà de retour dans l’appartement de la jeune femme. Ils s’aiment encore une fois avec passion. Cette fois-ci, il prend le temps d’explorer le grain de sa peau et la douceur de ses lèvres. Il remarque qu’elle le regarde différement, comme s’il était… vivant ?

– Tu es si belle…Comment t’appelles-tu ?

– Tu es beau… ne m’oublie pas. Et aime-moi, encore. Mon nom est Sélène.

Ils passent la fin de soirée ensemble. Même avec ses connections neuronales défaillantes, il sait qu’elle contrevient aux règles du BDSM. Sa montre bippe pour lui indiquer son heure de coucher. Il regarde la jeune fille, puis le bijou et l’enlève. Elle l’embrasse et le laisse. Elle a le cœur léger quand elle passe l’appel qu’elle attendait depuis des mois:

– Je ne me suis pas trompée. Il est prêt à nous rejoindre. Je l’aime.

– Très bien, je suis fier de toi. Mais tu dois continuer ton métier, il ne faut pas éveiller les soupçons. Nous comptons sur toi, Sélène.

L’interlocuteur raccroche, un sourire satisfait aux lèvres. Elle a réussi ! Sélène ne le sait pas, mais elle n’est pas humaine. Comme tous les prostitués du BDSM, elle est une androïde. Il a réussi à pirater son programme pour en faire une agente de la rebellion. Elle est programmée pour trouver les hommes prêts à les rejoindre, si ceux-ci lui inspirent des sentiments amoureux, c’est qu’ils sont en mesure de les rejoindre. La pauvre se pense amoureuse, mais cela ne veut rien dire. Pauvre garçon aussi, mais la rebellion est plus importante que les sentiments de deux malheureuses personnes.

Dans quelques minutes, son téléphone sonnera. Il sait que l’homme se souviendra de la carte avec le numéro de téléphone. Sans surprise, une sonnerie retentit.

– Bonjour Antoine, je savais que vous appelleriez. Vous êtes maintenant prêt à nous rejoindre. Mon nom est Orpheo.

Antoine hésite, tenant fermement la carte dans sa main.

– Qu’est-ce que vous voulez de moi ? demande-t-il.

– Nous avons besoin de gens comme vous, des esprits capables de voir au-delà des règles de Mirabélis, répond Orpheo. La rébellion est en marche, et Sélène vous a choisi pour une raison.

Antoine regarde la carte, son esprit tourbillonnant de questions et de doutes.

– Et Sélène ?

– Sélène a rempli sa mission. Elle est un pion précieux dans notre lutte, mais elle n’est pas humaine. Ce que vous ressentez pour elle, c’est réel, mais n’oubliez pas pourquoi vous êtes ici. La rébellion a besoin de vous.


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