La nuit tombe dans les rues de Mirabélis. Les lumières de la ville enbrasent le ciel noir. Il y a encore du monde dans les rues, certains salariés sont nés pour travailler de nuit. C’est leur montre physilogique qui le dit, elle ne peut pas se tromper; c’est scientifiquement prouvé.
Sur un toit, un chat aux yeux émeraudes surveille les alentours. Personne ne le remarque, il est aussi noir que la nuit. Pourtant, il est toujours là, nuit après nuit. Ses yeux reflètent une sagesse intemporelle. Il semble être à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un. Dans la rue, les habitants se pressent pour rentrer chez eux ou pour aller au travail; tout est minuté dans leur déplacement, comme le reste de leur vie. On ne plaisante pas avec la productivité à Mirabélis. Une jeune femme se hâte néanmoins avec lenteur dans cette fourmilière. Elle regarde les vitrines des magasins et s’arrête pour sentir les fleurs de la Floraison Magique, totalement hermétique au reste du monde. Le fourmillement de Mirabélis n’a aucune prise sur elle.
C’est alors que le félin la remarque. Ses yeux s’agrandissent de surprise. Voilà une hummaine intéressante ! S’un bond souple, il s’approche d’elle et commence à la suivre.
– Faites donc attention à ce que vous faites ! Vous ne voyez pas que je suis pressé !
– Excusez-moi. Je suis nouvelle et…
– Je n’ai pas le temps, je suis en retard.
la jeune femme se fait heurter plusieurs fois par des Mirabéliens pressés. Aucun d’eux ne s’arrête pour répondre à ses questions informulées. Elle n’est manifestement pas d’ici.
– Je ne suis pas un Office du Tourisme, allez donc à l’Office d’Accueil des Nouveaux Contributeurs. Ils vous diront quoi faire, marmonne une femme.
– Mais c’est où ?
Aucune réponse, elle est déjà partie. La nouvelle arrivante s’assoit sur un des rares bancs, dépitée. Personne ne semble disposer à l’aider. Elle vient d’arriver à Mirabélis, elle est totalement seule.
C’est le moment que choisit le chat pour venir se frotter contre ses jambes. Il se met également à ronronner doucement. Elle sursaute, surprise, avant de se pencher vers l’animal.
– Tu es le premier à être aimable avec moi depuis mon arrivée ici. Merci. Je m’appelle Hélène. J’avais un chat comme toi, à la ferme. Vien là mon beau.
Elle le prend dans ses bras et se cache le visage dans la fourure douce et rassurante. Cela lui met du baume au cœur. Le félin lui donne un coup de langue sur la joue, comme pour la rassurer avant de sauter à terre.
– Tu te sauves déjà ?
– Miaou…
Il attend qu’elle le suive. Elle ne le comprend pas, il revient donc se frotter contre elle avant de s’éloigner de nouveau. Cette fois, elle comprend et le suit. Le chat est sûr de lui, il slalom confortablement entre les gens. Personne ne fait attention à lui, comme toujours.
– Miaou…
Il s’arrête enfin devant une bâtisse en briques rouges. C’est un hôtel du nom du Voyageur Onirique. La couleur du mur contraste avec le gris méatalique ambiant et les couleurs criardes des néons. Sur la devanture, une simple enseigne myosotis. La jeune femme soupire de soulagement. Son compagnon l’a emmenée exactement où elle le voulait: un endroit où dormir. Une clocle tinte doucement alors qu’elle passe la porte d’entrée.
– Bienvenue au Voyageur Onirique.
Une femme d’une quarantaine d’années l’accueille avec un grand sourire malgré l’heure tardive.
– Je vois qu’Hermès vous a mené jusqu’ici. Il a l’œil pour repérer les voyageurs perdus.
Hermès, le chat, quitte les côtés d’Hélène pour se réfugier auprès de la réceptioniste. Elle le caresse affectueusement.
– Tu es un bon chat…. Puis-je vous offrir une chambre, mademoiselle… ?
– Hélène. Oui, s’il vou s plaît.
– Mademoiselle Hélène. Il m’en reste une au dernier étage. Vous aurez une vue imprenable sur la ville.
– Ce sera parfait, merci. Combien coûte-t-elle ?
– Votre première semaine est payée par l’Office d’Accueil des Nouveaux Contributeurs. Il vous suffira d’y aller pour vous enregistrer. Nous sommes toujours heureux d’accueillir de nouveaux travailleurs à Mirabélis.
– Je n’ai pas encore de travail, je suis illustratrice. Je viens ici pour vivre de mes crayons.
La réceptioniste s’approche de la jeune femme et baisse la voix.
– Ne le dites pas trop fort et surtout pas à l’Office. On n’aime pas trop les artistes à Mirabélis. Mais, ne vous inquitétez pas, ce sera notre secret. Voici vos clés, mademoiselle Hélène.
La jeune femme prend ses clés et monte à sa chambre. Elle est simple et fonctionnelle. Elle remarque également un vase avec un bouquet de fleurs. Étrangement, ce sont des marguerites et des moysotis, ses fleurs préférées. Comment est-ce possible. La fenêtre est ouverte et laisse passer les bruits de la rue. Elle remarque qu’Hermès est là, ses yeux émeraudes fixés sur elle.
– Tu es là, beau matou. Tu veux des caresses ?
– Miaou…
Le chat se love naturellement contre elle et se laisse dorloter avec délice. Hélène est fatiguée, toute l’anxiété de sa journée lui tombe sur les épaules. Elle n’aurait jamais pensé que son arrivée à Mirabélis soit aussi difficile. Personne n’a voulu l’aider depuis sa descente du train. Le chef de gare lui a ainsi fait remarquer qu’elle passait trop de temps sur le quai et qu’elle n’était pas ici pour flâner. “Vous ralentissez les autres voyageurs, un peu de respect que diable ! Elle se couche donc sur le lit, heureuse d’être là. Hermès la rejoint et se couche contre son flanc en ronronnant. Le bruit l’apaise, elle s’endort encore toute habillée.
Le lendemain, un petit déjeuner l’attend sur le pas de sa porte. Un plateau bien garni l’attend, prêt à lui donner l’énergie nécessaire pour affronter la journée. Hélène prend un douche rapide et tresse ses longs cheveux. Elle est prête. À la réception, elle retrouve la même femme qu’à son arrivée; toujours aussi souriante.
– Comment allez-vous ce matin mademoiselle Hélène ? Avez-vous bien dormi ? Je crois qu’Hermès est resté avec vous.
– J’ai très bien dormi, merci. Votre chat est adorable. Comment vous appelez-vous madame ?
– Je suis Juliette, pas besoin de madame entre nous. Savez-vous où se trouve l’Office d’Accueil ? Elle sort une carte de sous son bureau.
– Non, justement si vous pouviez me l’indiquer, ce serait gentil.
– Mais bien entendu, alors voici le chemin. Je vous laisse la carte, vous en aurez besoin.
Hélène écoute Juliette lui expliquer comment se rendre à l’Office et comment se repérer dans les rues de la ville.
– C’est très simple vous verrez. C’est un immense carré avec les rues dans un sens et les avenues dans l’autre. Les rues ont un nom et les avenues un numéro. Le point de référence est la gare de la ville. Et surtout, n’oubliez pas ce que je vous ai dit hier: ne mentionnez en aucun cas que vous êtes une artiste lorsqu’on vous le demandera.
– C’est noté. Merci, Juliette.
La voilà de retour dans les rues populeuses de la ville, avec ses bruits de moteurs et ses sirènes. Quel contraste avec l’ambiance chaleureuse et paisible de l’hôtel ! Ici, Hélène se sent exclue et étrangère. “Allons, un peu de courage Hélène !” Elle prend une grande respiration et s’insère dans le flot des passants. L’Office d’Accueil des Nouveaux Contributeurs est à une dizaine de minutes du Voyageur Onirique. Là encore, le contraste est saisissant d’avec l’accueil de Juliette. Les bureaux sont dans les nuances de gris et l’atmosphère est pesante. La jeune femme prend un ticket et attend son tour. Plusieurs autres personnes attendent, mais elles ne semblent pas vouloir engager la conversation.
– Numéro 99, numéro 99 guichet 8.
C’est son tour.
– Bonjour, je m’appelle…
– Nom, prénom, date de naissance.
L’employé la regarde à peine et ne lui dit pas bonjour.
– Mélopée, Hélène née le 27 septembre 2150.
– Parfait. Maintenant, pourquoi êtes-vous à Mirabélis ?
– Je veux travailler…
– Vous êtes au bon endroit. Nous avons besoin de date analyste. Voici votre permis du Ministère de la Réalité Économique. Je vois que vous n’avez pas de montre, il vous en faudra une. Voici le numéro du guichet pour aller la chercher. Où logez-vous ?
– A l’hôtel du Voyageur Onirique.
– Voici votre bon pour y rester une semaine. Vous y recevrez dans deux jours l’adresse de votre futur appartement.
– Ce n’est pas moi qui décide ?
– Non, le Ministère de la planification au logement vous assignera une unité en fonction de votre âge et de votre permis de travail. Nous en avons terminé, vous pouvez disposer.
– Mais…
– Disposez maintenant. Et n’oubliez pas votre montre !
Sans même avoir le temps de poser la moindre question, on lui demande de partir. Elle quitte le guichet encore plus perdue qu’à son arrivée. Elle doit maintenant se rendre au guichet 25 pour retirer une montre ? Mais dans quel endroit est-elle donc entrée ? Elle ne pensait pas que Mirabélis puisse être aussi froide et impersonnelle. Dans son village, tout le monde voit la grande ville comme l’endroit où il faut être pour vivre heureux. Pour le moment, elle est loin d’éprouver ce sentiment.
– Excusez-moi, on me demande d’aller chercher une montre ? Elle interpelle la première personne qui passe à proximité.
– Une montre ? Vous vous parlez de la BioChron ? Bureau 25.
– Merci.
Après quelques détours, elle parvient enfin à trouver le bureau 25. Heureusement, il n’y a personne avant elle. Elle n’a pas besoin d’attendre.
– Bonjour, je viens pour une… BioChron ?
– Vous êtes au bon endroit ! Nouvelle venue ?
– Oui, je viens du village de Sérenisis.
– Ah, je vois. Le Ministère n’a pas encore eu le temps d’implanter les BioChron aussi loin de Mirabélis. Tenez ! Besoin d’explications ?
– Oui, s’il vous plaît. Hélène répond d’une toute petite voix, tous ces gens sont si peu synpathiques. Elle a l’impression de parler avec des machines.
– Vous devez porter la BioChron en permance, elle va se synchroniser avec vos rythmes biologiques pour organisez vos journées de la manière la plus productive qui soit. Avec votre BioChron, vous serez toujours au bon endroit au bon moment pour faire la bonne chose. Votre productivité sera optimisée et toutes vos données sont récoltées par le Ministère de la Réalité Économique pour présenter le plan triennal de la productivité optimisée. Une fois que vous aurez votre BioChron, vous serez une vraie citoyenne de Mirabélis.
Hélène sort de l’Office, épouvantée. Sur le trottoir l’attend le fidèle Hermès qui vient se frotter contre ses jambes en ronronnant. La jeune femme se sent rassurée. Elle se demande néanmoins comment elle va pouvoir vivre dans cette ville déconcertante. La vie à Sérénisis était tellement différente ! Il n’était pas question de productivité intensive, mais de suivre le rythme de la nature. Les humains n’y sont pas des objets de productivisme, mais des acteurs du cycle naturel. Rien de tout ceci n’est présent à Mirabélis.
La jeune femme rentre à son hôtel. Dans sa poche se trouve la montre qui fera d’elle une Mirabélienne. Juliette l’attend à son arrivée, son éternel sourire aux lèvres. Il se ternit en voyant l’air abattu de sa cliente. Hermès ne la quitte pas pour retrouver sa maîtresse; fidèle à son rôle de soutien moral.
– C’est donc ça la vie à Mirabélis ?
– Je suis désolée de vous dire que oui…
– N’y a-t-il aucune place pour les arts et la douceur de vivre ?
– Je crains que non.
Juliette pose une main compétissante sur le bras de la jeune femme. Cette dernière a les yeux perdus dans le vide. La réceptioniste se penche vers son oreille et se met à murmurer.
– Vous n’êtes pas obligée de subir tout cela. Il y a d’autres chemins à prendre. Je ne peux rien vous dire de plus, mais pensez-y. Hermès ne se trompe jamais.
Sur ces paroles sybilines, elle se retire dans sa loge; laissant Hélène dans la plus grande perpléxité. Elle regarde la montre, songeuse. Elle ressemble à une montre totalement normal, si ce n’est qu’elle est plus pesante. De couleur grise, elle ne détonne pas avec le reste de la ville. “ Tout doit donc devenir gris ?” Jusque là, Hélnène ne voyait la vie qu’en couleur éclatante comme ses illustrations. Le Voyageur Onirique pourrait faire partie de son œuvre; tant l’hôtel est chaleureux et coloré. C’est aussi pour ça qu’elle s’y sent si bien. “Je n’ose pas imaginer ce que sera mon futur appartement.” Elle imagine déjà un décor impersonnel et gris d’où seront bannis toutes traces de sa personnalité. Est-ce qu’elle veut ? Non, pas du tout.
Elle remonte dans sa chambre, suivie par Hermès son protecteur. De nouvelles fleurs ont été mises dans le vase et elles embaument la pièece de leur parfum champêtre. Sur la petite table au pied de son lit, un plateau avec une théire et une tasse. Une délicate odeur de bergamotte s’en échappe. Une petite enveloppe s’y trouve également. “ Si vous voulez échapper à une vie sans couleur, ni saveur, alors buvez-moi !” La jeune femme n’hésite pas une seconde; elle se verse une tasse du liquide chaud et le boit. Hermès saute alors sur ses genoux pour la regarder intésement. Elle a l’impression de se perdre dans ses yeux émeraudes. Elle sent une fatigue énorme l’envahir. Elle se dirige donc vers son lit où elle sombre à peine la tête posée sur l’oreiller.
– Mademoiselle Hélène, Mademoiselle Hélène, c’est le moment de vous réveiller !
Quand elle ouvre les yeux, Hélène n’est plus dans son lit au Voyageur Onirique mais dans une pièce aux tons chaleureux. Le soleil entre largement par les fenêtres de la pièce et l’innonde de lumière.
– Où suis-je ?
– Dans le quartier général de la Résistance, je vous souhaite la bienvenue.
– Juliette ?!
– Oui, vous êtes ici parce que vous en avez fait le choix. Je vous ai dit qu’Hermès ne se trompe jamais. Il repère toujours les personnes qui sont le plus à même de nous rejoindre.
En entendant son nom, le félin saute sur le lit et vient se blottir contre Hélène.
– C’est la première fois qu’il se montre aussi affectueux avec quelqu’un d’autre que moi. Je suis presque jalouse. Juliette se met à rire. Hélène, vous avez un grand potentiel. Je le sais. Vous voyez Mirabélis comme elle est: triste, déshumanisée et sans couleur. N’est-ce pas ?
– Oui, bredouille la jeune femme. Mais, qu’attendez-vous de moi ?
– Que vous soyez vous-même ! Que diriez-vous de redonner des couleurs aux habitants de la ville ?
Hélène baisse les yeux pour réfléchir. Tout ce qu’il lui arrive est tellement fou ! Rejoindre une Résistance dont elle n’avait pas idée il y a encore une journée ?! Les paroles de Juliette résonnent en elle, donner des couleurs aux gens… c’est ce qu’elle a toujours voulu à travers ses dessins.
– Donner des couleurs aux habitants… comment refuser alors que c’est ce que j’ai toujours voulu ? Je suis des vôtres !
Les jours suivants, les murs de Mirabélis se parent de dessins aux milles couleurs. La brigade de la Conformité Urbaine est débordée. Partout sur les murs, des scènes où la nature prend toute la place et où les humains sont dépeints comme profitant de la vie. Aucun ne porte sa BioChron. A chaque fresque son slogan: “Vivez !”, “Non à la BioChron ! Ou encore “Humain oui, robot non!” La Résistance n’a jamais été aussi visible. Au Ministère de la Réalité Économique, on commence à grincer des dents. Un matin, c’est même le tour des murs du Ministère d’être taggué.
Sur son toit, Hermès observe tout d’un air serein. Ceux qui pensent qu’un chat peut sourire, diraient qu’il sourit. Il savait qu’elle était spéciale. La Résistance est en marche.


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